woman and men statue

Été 2017. Dix ans d’écriture pour venir à bout de SCHIZO, mon témoignage, publié d’abord sous le titre Quand j’étais schizophrène, sous le pseudonyme de Cédric Norback, puis augmenté d’une seconde partie et publié en mon nom propre. Que d’hésitations…

J’avais alors peur ! « Schizophrène », et même « ex-schizophrène », me semblait si lourd de préjugés que je dus me cacher derrière un pseudonyme afin de ne pas dévoiler cette histoire à mes proches, à mes voisins et à mes collègues. Même si vingt-cinq années me séparaient de l’approximative période où je repris pied dans la vie, je portais encore non seulement les stigmates de la honte mais également une sorte de responsabilité dans le fait d’être guéri ! Un état que je pressentais hors norme mais dont j’ignorais encore l’ampleur et quelques conséquences.

Afin de faire connaître mon témoignage, je m’inscrivis sur une dizaine de forums, Facebook et autres… dédiés à la cause de la schizophrénie ou de la santé mentale en général. Avec mes gros sabots, j’affichai alors naïvement cette histoire de guérison, là où des milliers d’abonnés tourmentés postaient leurs désarrois, leurs déchirements, leurs insomnies, leurs hallucinations, leurs délires mystiques et leurs pharmacopées, le plus souvent formulés en de longues phrases sans ponctuation, tronquées, parfois à la limite de l’incompréhensible.

En parallèle, pensant y trouver une place de choix en tant que témoin, voire de modèle possible de guérison donnant espoir et offrant soutien à ceux qui souffrent, je contactai les organisateurs des « Journées de la schizophrénie », soit un mouvement visant à déstigmatiser l’image de ce trouble auprès du grand public. Cédant à l’une de leurs invitations en vue de l’organisation de la 18e année de leur manifestation, j’allai jusqu’à leur proposer un atelier sous la forme de « bulles thérapeutiques » en ligne présentant quelques postures de mon approche de soins. Enfin, je m’inscrivis sur le forum du site de soutien aux personnes souffrant de schizophrénie, atoute.com, espérant également pouvoir faire part de mon témoignage ou simplement engager des échanges.

Force fut de constater que je ne ciblais pas juste. Du médecin administrateur du site atoute.com – qui, soit dit en passant, traite les « personnes souffrant de schizophrénie » de schizophrènes, dans les conditions d’admission de son forum –, je me ramassai un puissant râteau en étant chassé manu militari sur la base des premières conversations engagées. Des « Journées de la schizophrénie », aucune réponse à ma proposition d’atelier sous la forme de capsules thérapeutiques, et pas davantage lors de plusieurs tentatives de contact d’un administrateur. D’un jeune homme rétabli, se présentant comme « coach-schizo », avec lequel je pris contact pour échanger sur la pratique, aucune réponse non plus. Moi qui considérais ceux luttant pour la cause un peu comme une confrérie d’anciens combattants, je restai désespérément seul avec le sentiment de subir une double peine. Cela me rappela l’histoire d’un copain, fils de parents italiens immigrés en Suisse, me disant qu’il n’était chez lui ni à Lausanne ni à Rimini.

À force de me ramasser ces refus, je tentai de corriger mon statut en « rétabli », qui me semblait moins frontal, plus « réaliste » et certainement plus conforme aux discours, voire aux ambitions de la psychiatrie. Je fus dès lors accepté, non sans éprouver le sentiment, pourtant familier à l’époque, de biaiser la réalité. Nonobstant, à la lecture de quelques définitions, le verbe « rétablir » me semblait connoté d’un état provisoire ou fragile qui ne correspondait pas à ma situation. À converser avec des « rétablis », je constatai que la maladie était encore très présente dans leurs vies, nécessitant d’être gérée au quotidien, empêchant certains accomplissements sociaux ou professionnels, réclamant de se médiquer et d’assurer une hygiène de vie plutôt stricte. Par contre, je me sentais navré de ne trouver personne affichant et assumant pleinement le mot « guéri », notamment par l’interruption nette et définitive de la prise de médicaments et l’absence de rechutes – ne serait-ce même que de leur crainte.  Auraient-ils tout simplement disparu de la circulation, tout comme je l’ai fait durant vingt ans ?

« Quel idiot ! », me dis-je. On ne guérit pas de cette maladie. Si on l’affirme, c’est que l’on est bien malade ! Les statistiques des magazines, les croyances populaires, les expériences des psychiatres, les témoignages des patients le démontrent. Et pourtant, je me sentais guéri, aussi guéri que le sont Joanne Greenberg, auteure mondialement connue de romans à succès et guérie depuis plus de 50 ans, et Catherine Penney, pratiquante de danse, de tai chi et de méditation, guérie depuis plus de 30 ans, dont on peut visionner les témoignages sur une vidéo en ligne.

Ainsi, me concernant, le mot « guéri » ne signifie pas simplement, médicalement, Laroussement, dira-t-on : « Disparition totale des symptômes avec retour à l’état antérieur ». Non seulement les « voix » se sont définitivement tues aux alentours de l’été 1995, mais mon long voyage m’a permis de reconstruire des bases identitaires solides avec mes émotions, mes idées, mes sensations, mes opinions, mes convictions, mes démonstrations et mes contradictions aussi. « Guéri », c’est avoir rétabli cette « structure qui relie », si chère à Grégory Bateson, dont les ouvrages, La nature et la pensée, Vers une écologie de l’esprit, Une unité sacrée, ont donné des contours à ce que nous nommons communément la « réalité », si évidente pour ceux qui pensent le moins, et si obscure pour ceux chez qui elle se dérobe sans cesse. « Guéri », c’est avoir retrouvé ce « fichu facteur humain » que déplorait Churchill dans les problèmes de gouvernance de ses troupes. Ce « facteur humain » qui consiste à repérer et à comprendre les nuances, les métaphores, les non-dits, les paradoxes, l’humour à plusieurs degrés, l’hypocrisie, l’ironie aussi, l’amour des femmes, le pouvoir de l’argent, et tout ce qui constitue le terreau riche, complexe et tourmenté qui tisse les relations humaines.

Un ami m’a dit une fois dans le fil d’une discussion : « On ne gagne pas le Paris-Dakar avec des roues carrées ! ». Sans le savoir, il m’avait tendu là une perche monumentale, mais j’attendais l’occasion de placer cette expression géniale dans une conversation. Voilà donc que se présente l’insolente opportunité : n’aurais-je effectivement pas disposé d’un jeu de roues rondes dans mon parcours du combattant contre la schizophrénie, là où les écuries de la psychiatrie concourent avec des roues carrées ?

Profitant alors des confinements liés à la crise du Covid, je me remis aux études afin de comprendre les raisons de ma victoire, car évoquer des roues rondes est une métaphore, vous l’aurez compris. Je le pressentais, mais dès lors je pigeais qu’il manquait un acteur de taille dans les soins usuels destinés à la santé mentale : le corps. Effectivement, en psychiatrie, les interventions sur le corps n’existent pas, ou sont anecdotiques. Une fois passées les prescriptions de médicaments, les psychothérapies réputées peu efficaces pour les troubles mentaux dits sévères, il ne reste que quelques conseils stéréotypés invitant à « faire du sport » ou à « manger sainement », voire participer à quelques ateliers de poterie, d’art-thérapie ou de yoga en clinique, mais aucune trace de cette morpho-psychothérapie par le Souffle profond visant à redonner au corps la dynamique, la souplesse, l’élégance, la stature telles que la nature les a façonnées en des centaines de milliers d’années d’évolution de l’espèce, ou autrement dit  telles que nos corps auraient dû les développer sans les tensions chroniques engendrées par des traumatismes.

Je compris alors que je détenais une hypothèse, une théorie, une idée novatrice, ou peut-être même un nouveau paradigme, mais que mon témoignage seul ne suffisait pas à rendre crédible. Du coup, quitte à avoir fréquenté un monde où « penser autrement » fut la norme, que perdrais-je à m’installer pour proposer cette pratique afin de soigner des patients et démontrer mes convictions ? Poussé alors par un destin qui jamais auparavant n’avait été aussi limpide et par quelques circonstances bienveillantes et bienvenues – dont la rencontre avec un artisan capable de construire sur mesure et à l’identique de celle sur laquelle j’avais été ressuscité, ma table de Bobath, je m’installai. Là, je compris que ma destinée, longuement attendue, voulait que je prolonge l’œuvre achevée mais méconnue de la thérapeute à laquelle je dois ma santé et, à vrai dire, ma survie : Mme Elie Christen.

Née entre les deux guerres, cette physiothérapeute de la première heure fut une curieuse, une battante, une féministe, mais aussi une pragmatique qui gravit les échelons de la profession jusqu’à devenir cheffe du service de réadaptation de l’hôpital cantonal vaudois, actuellement le CHUV. Trois influences majeures marquèrent le développement de sa pratique : Mme Françoise Mézières, kinésithérapeute, dont elle fut l’élève, avec qui elle comprit les liens entre les tensions psychologiques et les contractions sur les chaînes musculaires puis les dégénérescences sur la formation du squelette ; Maître Taisen Deshimaru, passeur de la pratique du Zen en Occident dont elle fut la disciple, avec qui elle comprit le rôle puis la pratique du Souffle profond dans la régénérescence des cellules ; le Dr Karlfried Graff Durkheim, psychologue et art-thérapeute d’influence Zen, dont elle fut la patiente, avec lequel elle comprit l’encapsulage du corps dans ses structures morpho-psychologiques une fois la croissance terminée mais aussi leur libération au moyen de postures issues du Zen permettant d’aborder l’être intérieur par le soma. Forte de ces influences, et de bien d’autres encore, elle quitta le « système » hospitalier qui l’encombrait de ses normes, de ses formulaires et de ses protocoles pour s’installer. J’eus la chance de la rencontrer l’été 1994, alors que sa technique était aboutie et que, personnellement au plus mal et suite à huit mois d’absence pour maladie, mon employeur m’invitait à solliciter une rente d’impotent.

Le hasard fit que je la consultai non pas pour soigner une schizophrénie en phase de déni, mais parce que j’avais beaucoup de peine à respirer. J’entrai alors par la porte des patients souffrant de hernies discales, lombalgies, sciatiques, fibromyalgies, céphalées et autres troubles dits « psychosomatiques », et nous débutâmes le traitement salvateur. Un an plus tard, les « voix » se taisaient et après cinq années environ, j’avais repris le cours normal de ma vie. Cette guérison par la voie du corps ne fut pas miraculeuse, mais indubitablement concrète, charnelle, démontrable, engagée, progressive, pour ne pas dire logique, ceci dès le début et tout au long du traitement. Elle s’est imposée comme une hygiène de vie, pour ne pas dire une ascèse, qui, encore aujourd’hui, demeure le réflexe dans la résolution de mes conflits, la gestion de mes stress, tout comme dans la modélisation de ma pensée.

Si je n’ai pas repris plus tôt le flambeau de ma thérapeute, ce n’est pas faute de n’y avoir pas songé. À plusieurs reprises, Mme Christen m’a incité à m’installer… Toutefois, l’engrenage dans le « réel » fit que j’eus plutôt envie de rattraper les années perdues, notamment en fondant un foyer, en créant ma propre société d’informatique et en travaillant dans la formation et la réinsertion professionnelle d’informaticiens. Il aura fallu que l’évidence me saute aux yeux, soit en me retrouvant confronté à des réinsertions « impossibles » d’adultes contemporains au même diagnostic que le mien pour que je prenne effectivement conscience de mon parcours « hors norme », comme me le répétait mon médecin de l’époque. Aidé alors par un amour grandissant pour l’écriture, j’écrivis mon témoignage, puis ce présent livre dans le but de faire partager à d’autres mon expérience et surtout mes convictions.

Mais qui sont les « autres » ? Allais-je écrire pour les lecteurs de SCHIZO qui attendaient une suite du livre ? Allais-je écrire pour ceux qui souffrent de troubles mentaux, alors que cette notion me dérange par la faiblesse de ses fondements ? Allais-je écrire pour des parents, des proches, des soignants en tant que relais entre le monde tourmenté de leurs enfants et patients, et le monde structuré des gens normaux-pensants ? Allais-je l’écrire pour des patients insatisfaits de la psychiatrie et de ses interventions chimiques ? Allais-je l’écrire pour des physiothérapeutes et des kinésithérapeutes afin de savoir s’ils sont conscients des possibilités de réparation du mental par le biais de réadaptations corporelles ? Bref, à qui donc allais-je m’adresser ?

Au fur et à mesure de l’avancée de l’écriture, je réalisais effectivement que mon expérience m’invitait à penser autrement et surtout à penser globalement. Je ne pouvais aborder le sujet de ma pratique sans toucher aux notions relatives à nos trois corps : physique, psychique et noétique. Impossible de ne pas évoquer les troubles mentaux et leur nomenclature, dont j’avais fréquenté les geôles en tant que concerné, puis les concernés en tant que soignant. Impossible d’écarter quelques notions sur les paradigmes et l’épistémologie, soit des termes qui évoquent des processus de description de la « réalité ». Impossible, bien sûr, d’esquiver le sujet de la santé au travers des qualités d’excellence que pourraient retrouver nos morphologies, et donc notre psychisme, grâce à une ascèse thérapeutique. Impossible d’obvier quelques propos sur les origines naturelles de notre espèce et donc, sur l’avenir incertain qu’elle prépare avec l’hypertrophie du mental au détriment de la connaissance du corps…

Au final, qu’importe le lectorat. Les habitudes de notre monde changent si vite que nous sommes tous bouleversés. Les recettes qui ont fait le beurre de l’évolution de nos sociétés occidentales – cartésiennes – capitalistes – judéo-chrétiennes semblent aussi éculées que remises en cause par une jeunesse qui ne sait plus à quels saints se vouer. Du coup, troublés – pas encore schizophrènes ! –, nous le sommes tous un peu, même les thérapeutes, surtout nos dirigeants, car nous sommes affectés par une sorte de schisme qui sépare notre esprit de notre corps. Notre corps de chair et d’os, bien sûr, mais aussi ce corps planétaire sur lequel nous foulons nos chevilles et retirons la substance nécessaire à notre survie.

Si certains propos peuvent apparaître comme candides ou évidents au commun des lecteurs, c’est parce que j’ai adapté mon écriture pour le schizophrène que j’étais, soit un être souvent immature et naïf face aux réalités de la vie – mais pas stupide pour autant – et obstinément en quête de réponses.

Enfin, dans la mesure où je ne peux pas afficher un titre spécifique de spécialiste dans une discipline particulière, sinon celle de la morpho-psychothérapie par le Souffle profond, j’ai fait autant que possible appel à la rigueur et à la précision du géomètre que j’étais lorsque j’aborde des thèmes relatifs à la préhistoire, l’histoire, la philosophie, la symbolique, la psychologie, l’épigénétique, l’éducation, l’enseignement, la psychiatrie, l’épistémologie, etc. Si les sources de certains propos ne sont pas systématiquement référencées, rien n’est inventé pour autant. Une rapide recherche sur Internet devrait vous permettre d’en savoir davantage. Enfin, s’il subsiste certaines imprécisions que je vous demande de pardonner, je ne pense pas qu’elles altèrent le message fondamental de ce livre.

Le point commun entre de nombreuses personnes qui s’affichent comme étant « guéries » est le fait qu’elles ont travaillé également avec le corps…

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